Archives de catégorie : Le servilisme (engagisme)

La Réunion : 1848-1914. La société de plantation dans la deuxième moitié du XIX siècle. L’ère de la révolution industrielle (Sudel FUMA)

Dans l’Histoire coloniale de La Réunion, les années 1848-1914 représentent une période charnière commençant avec l’abolition de l’esclavage et la proclamation de la seconde République et se poursuivant par l’arrivée des engagés indiens et africains, la chute de Napoléon III, l’avènement de la IIIème République, l’apogée et la crise de l’industrie sucrière…

En un demi-siècle, la colonie de La Réunion connaît une accélération de son histoire qui se caractérise par les effets socio-économiques de l’abolition de l’esclavage et l’apprentissage difficile de la liberté par les anciens esclaves. Les 62 000 personnes libérées par le décret d’abolition de l’esclavage représentant 60 % de la population locale de l’Ile, désertent les grandes plantations dans les années qui suivent l’émancipation et sont remplacées par une nouvelle main-d’œuvre, arrachée à son tour au continent africain et asiatique. Entre les années 1848 et 1870, L’Inde et l’Afrique de l’Est deviennent les réservoirs de bras d’une colonie en pleine mutation entre les années 1848 et 1882.

Dans cette même période, la production sucrière qui a connu une progression rapide, passant de 28 000 tonnes de sucre en 1848 à 73 000 tonnes en 1863, entre dans un cycle de crise durable qui se prolonge jusqu’à la 1ère guerre mondiale. La révolution industrielle ouvre l’ère du capitalisme colonial. Une longue crise économique après 1863 ébranle les structures profondes du monde colonial ruinant les grandes familles locales qui ont dû investir d’importantes sommes dans l’achat de machines à sucre coûteuses pour conserver leur suprématie après l’abolition de l’esclavage. L’évolution vers une économie capitaliste, compétitive et rentable, a abouti à une véritable concentration industrielle et foncière après l’abolition de l’esclavage. Après 1863 commence le temps du marasme pendant lequel tout l’édifice économique de la plantation s’écroule au point de ramener l’Ile vingt ans en arrière par rapport aux années fastes de son histoire sucrière. Comme au XVIIIème siècle après la crise du café, l’Ile vit des moments difficiles et sombres avec la ruine de ses grands propriétaires et l’appauvrissement général de la population. L’implantation de la société du Crédit Foncier Colonial, puissante société parisienne de crédit qui a prêté des sommes considérables aux grandes familles de l’Ile, accroît la dette extérieure, ruinant ses débiteurs dans le dernier tiers du XIXème siècle. Après une série d’expropriations, la société du Crédit Foncier Colonial devient elle-même une société agricole et industrielle installée dans la colonie. L’abolition de l’esclavage, l’engagisme, le développement de la Société de plantation, l’apogée et la crise du sucre font des années 1870-1914 une période charnière, transition entre tradition et modernité, où s’entrechoquent les paradoxes et les contradictions d’une société coloniale en pleine mutation.

Sommaire

Chapitre 1 : La seconde république et l’abolition de l’esclavage.

I – l’abolition de l’esclavage à la Réunion : un idéal républicain…

II – la difficile conquête de la liberté…

Chapitre 2 : Nouvelle servitude, engagisme et second empire

I – la résistance passive des affranchis de 1848

II – immigration libre ou nouvelle main-d’œuvre servile ?

Chapitre 3 : Révolution industrielle et révolution sucrière à la Réunion au XIXème siecle
I – la révolution industrielle a la Réunion.

II – une économie de plantation

Chapitre 4 : De la naissance de la IIIème republique a la première guerre mondiale : le difficile apprentissage de la démocratie.
I – une république désirée.
II – une république qui se cherche…

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Le premier syndicalisme réunionnais (1887-1911) , Prosper Eve

Prosper Eve, Professeur d’Histoire à la Réunion.

En mai 1853, le syndicat général des immigrants naît. Le personnel se compose d’un syndic général et dans chaque commune, un syndic communal est placé sous ses ordres. Le syndic général exerce ses fonctions sous la haute bienveillance du directeur de l’Intérieur. Il est le représentant légal de tous les immigrants asiatiques et africains, dans tous les cas où ils ont des réclamations à faire pour l’exécution de leurs contrats d’engagement. Le plaignant doit s’adresser au syndic communal lequel transmet sa plainte au syndic général. Ce dernier doit faire deux tournées par an dans toute la colonie pour visiter les propriétés ayant au moins vingt engagés. Il veille à l’application de toutes les prescriptions concernant le logement, la nourriture, les vêtements, le paiement des salaires, la tenue des hôpitaux, la discipline des ateliers, la durée du travail, la corvée du dimanche. Il dresse un procès verbal si ces prescriptions ne sont pas suivies. Si les infractions au contrat d’engagement sont commises par un ou plusieurs immigrants et si le syndic général juge que les moyens de conciliation sont insuffisants, il adresse un procès-verbal au juge de paix du canton dans un délai de vingt-quatre heures. En cas de délit grave, le syndic général peut faire arrêter les immigrants coupables et les adresser au juge de paix du canton. Il peut faire des visites extraordinaires dont la durée est fixée par le directeur de l’Intérieur.

L’arrêté du 30 août 1860 concernant la répartition des immigrants à leur arrivée et le régime de leur protection dans la colonie porte création d’un syndicat protecteur des immigrants au chef-lieu de chaque arrondissement. Il est composé du procureur impérial ou d’un de ses substituts, assisté d’un avocat ou d’un avoué désigné chaque année par la cour, d’un conseiller municipal désigné par le gouverneur. Ce syndicat est chargé d’assister les immigrants dans leurs recours judiciaires. Il peut poursuivre d’office devant les tribunaux la résiliation des engagements lorsque les conditions d’hygiène et de salubrité ne sont pas observées à l’égard des immigrants. Des syndics sont institués auprès de chaque justice de paix. Le syndicat d’arrondissement reçoit par l’intermédiaire des syndics cantonaux les plaintes et les réclamations des immigrants pouvant aboutir à une action judiciaire.

Au milieu du XIXe siècle, même si le mot syndicat fait partie du vocabulaire local, son acception est assez particulière. Il ne s’agit pas d’une « association permanente de salariés qui se propose de défendre et d’améliorer leur contrat de travail » ou d’une « association ayant pour objet la défense d’intérêts professionnels » et encore moins « d’une association permanente des ouvriers ayant pour but le maintien et l’amélioration de la classe ouvrière ». Il s’agit seulement d’une structure chargée d’éviter les abus de la part des engagistes et des engagés et de protéger ces derniers

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Le servilisme à la place du concept d’engagisme pour définir le statut des travailleurs immigrés ou affranchis après l’abolition de l’esclavage en 1848. (Sudel Fuma)

 Le concept d’Engagisme fondé sur les nombreux textes juridiques élaborés tout au long du XIXème siècle par les autorités coloniales ( locales ou nationales ) est-il utilisé à bon escient pour définir la situation juridique des travailleurs engagés immigrants ou affranchis des colonies françaises au XIXème siècle ?

 

En effet, jusqu’à ce jour, les historiens ont employé cette notion  d’engagisme pour qualifier la nature du travail des individus concernés par l’existence d’un contrat de travail  et donc d’un consentement de deux parties qui s’obligent pour exécuter leurs engagements réciproques. Théoriquement, la notion d’engagisme suppose l’existence d’un contrat synallagmatique ( d’un verbe grec signifiant : lier ensemble ) ou bilatéral contenant l’engagement des contractants. Dans ce contrat synallagamatique, les obligations de l’engagé et de l’engagiste sont interdépendantes et impliquent le respect des clauses du contrat. De plus, pour que le contrat soit juridiquement fondé, il est nécessaire que l’engagement soit volontaire et oblige les deux parties parce qu’il a été voulu. Le contrat d’engagement ayant été librement consenti, il devient nécessairement juste et donc juridiquement fondé au regard du droit. Parmi les conditions pouvant  justifier la réalité du contrat, le consentement et la capacité de contracter sont déterminantes pour justifier l’emploi de la notion d’engagisme. De plus le respect des clauses et à contrario le fait que le consentement ne soit pas vicié par l’erreur, la violence ou le dol sont des conditions impératives pour justifier l’emploi de ce concept d’engagisme… Or l’analyse historique des conditions dans lesquels sont recrutés les travailleurs nous amène à dénoncer le terme « d’engagisme » et à proposer son remplacement par un nouveau concept : celui de  « servilisme » qui nous semble plus apte à traduire la véritable situation des travailleurs de la colonie, immigrés ou non, au XIXème siècle.

 

Trois éléments  constitutifs sont à la base de notre raisonnement et nous permettent de revisiter l’histoire des travailleurs dit « libres et affranchis » à partir d’une définition conceptuelle – le servilisme – qui écarte l’idée contractuelle contenue dans le concept d’engagisme. Ils sont les suivants :

– Le caractère discriminatoire des contrats d’engagement.

– La violence exercée sur l’esclave libéré dans le cadre du « rachat préalable ».

– Le caractère dolosif des contrats.

 

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